Steven Vanhauwaert rassemble six œuvres nées dans le cauchemar de la Grande Guerre, pari osé pari réussi, car le pianiste belge nous propose ici des œuvres rares et pourtant d’un qualité assez inouïe. La moins saisissante reste la Sonate de Raymond Moulaert qui rabâche son Fauré mais me donne pourtant envie d’en savoir plus sur ce compositeur qui en pleine guerre avait apparemment quelques inclinaisons au bonheur. C’est une « Sonate de l’arrière » ! Les Inezie (qu’on peut traduire par « non-sens » plutôt que par « bêtises ») d’Alfredo Casella résonnent un peu comme un « A la manière d’Erik Satie », mais considéré dans un miroir déformant allant jusqu’à un curieux mixte entre modalité et atonalisme : les Clairs de lune d’Abel Decaux ne sont pas loin. Autrement aiguisée se révèle la plume employée par Erwin Schulhoff dans ses Fünf Grotesken où l’esprit vire à la satire : Steven Vanhauwaert ne s’y départit pas d’une fine ironie. Mais tout son art se découvre dans le chef-d’œuvre du disque, le vaste recueil de Paul Hindemith composé au lendemain de la guerre, In einer Nacht (Träume und Erlebnisse), quatorze brèves pièces d’une densité psychologique qui exige de son interprète des subtilités, un art de la tension, une compréhension parfaite de tout un sous-texte à peine esquissé parfois par un titre souvent énigmatique. Ce cahier très rarement interprété, qui montre Hindemith sous un visage quasiment inconnu – Toros Can en avait signé une belle version jadis – sera pour beaucoup une découverte. L’album se referme avec l’implacable Glas de Louis Vierne, musique pour les morts composée par un aveugle.

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